Grand Nord, espace de résistance

Anne Pélouas, journaliste et correspondante du journal Le Monde au Canada, est installée à Montréal depuis 1988. Elle y a réalisé de nombreux reportages mais sa passion première va au Grand Nord canadien et à ceux qui l’habitent. Elle nous parle de son dernier ouvrage « Inuits résistants ».

Le livre sort en France le 12 mars. Au Canada, il sera en librairie le 21 avril, aux éditions Ateliers Henry Dougier.

PNGCombien de temps avez-vous passé au nord du 55ème parallèle pour écrire ce livre ? Comment qualifieriez-vous cette expérience ?

Je suis partie trois semaines en mars 2014 au Nunavut et au Nunavik pour compléter mes recherches pour ce livre - Les Inuits résistants – mais le dit voyage m’a demandé des mois de préparation pour trouver le financement nécessaire (qui a pris la forme d’une aide très substantielle du gouvernement canadien), prendre les bons contacts et m’assurer de rencontrer les personnes qui m’intéressaient.

Au Nord, tout est plus compliqué à ce titre et il faut parfois faire confiance en sa bonne étoile… Je voulais absolument par exemple rencontrer le cinéaste Zacharias Kunuk, Caméra d’or à Cannes en 2001pour Atanarjuat, la légende de l’homme rapide, chez lui, dans le village d’Igloolik. J’ai du lui envoyer plusieurs courriels avant d’avoir une réponse et il demeurait évasif : j’ai trop de travail administratif… je risque d’être parti à la chasse… J’ai décidé d’y aller tout de même : un saut de puce en avion d’Iqaluit qui coûte très cher, sans compter les nuits d’hôtels à 250 $ la nuit ! Et j’ai eu cette chance inouïe qu’il soit bien là et qu’il prenne tout son temps, un après-midi, à Igloolik, pour me parler de son travail, notamment de tout ce qu’il fait pour préserver les traditions orales des Inuits, en faisant notamment des enregistrements vidéos avec des aînés.

Le livre contient aussi nombre de reportages que j’avais réalisés au cours de mes précédents voyages dans le nord du Québec ou en Arctique canadien au cours des vingt dernières années. Mon livre est le fruit de toutes ces expériences vécues dans le Nord à partir à la rencontre d’Inuits, politicien, pilote de « brousse », Ranger, garde-parc, rapper… Je me sens privilégiée d’avoir pu le faire et aussi d’avoir pu aller si souvent admirer la nature sous « le toit du monde », si fascinante.

Mon dernier voyage a été l’un des meilleurs, l’un des plus fructueux et l’un des plus enrichissants, parce que je l’ai organisé moi-même de bout en bout et qu’il m’a donné l’occasion de visiter, en plus d’Iqaluit, de Kuujjuaq et de Kangiqsujuaq, deux communautés où je rêvais d’aller depuis longtemps : Cape Dorset et Igloolik.
A Cape Dorset, berceau de l’art inuit, j’ai pu explorer toutes les facettes du travail des Studios Kinngait (West Baffin Eskimo Cooperative), qui vend les sculptures et les lithographies de la plupart des artistes de ce village réputé, en plus d’interviewer une bonne dizaine de ces artistes… J’ai aussi eu la chance d’aller toute une journée assister à un concours de pêche sous la glace à la mode inuite.

A Igloolik, en plus de rencontrer Zacharias Kunuk , je voulais absolument interviewer Guillaume Saladin, fils du célèbre anthropologue Bernard Saladin d’Anglure. Il fait un travail incroyable auprès des jeunes avec Artcirq, son programme sur les arts du cirque.

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Vous relatez l’évolution du mode de vie, la mécanisation déjà ancienne, le high tech aujourd’hui. Comment s’opère la fusion de la tradition et de la modernité dans ces conditions de vie très particulières ?

Les Inuits ont une faculté d’adaptation au changement qui m’épate ! Cela doit tenir à leur nature, au fait qu’ils ont du tellement s’adapter aux conditions difficiles de leur environnement, trouver leurs propres moyens de s’adapter au froid par exemple, de se nourrir, de se soigner…

Ils sont dans une période de transition : ceux qui ont 60 ans et plus sont nés dans un igloo, ne connaissant alors que le traîneau à chiens, la marche et le kayak pour leurs déplacements mais les plus jeunes ont intégré progressivement dans leur mode de vie la motoneige, le quatre-roues, la télé haute définition, le GPS pour aller chasser, le cellulaire (encore que les réseaux soient très limités), facebook, le Ipod pour la musique… Ils sont désormais très bien connectés au reste du monde.

Pour autant, les Inuits tiennent mordicus à défendre leurs valeurs et traditions ancestrales. On apprend l’inuktitut et la culture inuit à l’école et le gouvernement du Nunavut a des programmes très sérieux pour la transmission des connaissances des aînés aux jeunes, en complément de ce qui se fait dans les familles elles-mêmes.

Vous évoquez aussi des bouleversements qui sont subis, notamment liés au réchauffement climatique. Comment un peuple aussi proche et dépendant de l’environnement dans lequel il vit aborde-t-il cette question ?

Je dirais que les Inuits sont à la fois soumis et proactifs par rapport aux changements qui les affectent.

L’Arctique est devenu le théâtre de grandes manœuvres géostratégiques et économiques à la faveur des changements climatiques qui entraînent une ouverture de plus en plus grande à la navigation dans le Passage du Nord-Ouest et promettent un accès plus facile à ses riches ressources naturelles (pétrole, gaz, minéraux). Les Inuits sont ici plus spectateurs qu’acteurs.

Par contre, dans le domaine de l’économie et de l’environnement, ils prennent leur place dans les débats locaux, nationaux ou internationaux. Ils sont bien organisés par exemple pour retirer royalties et emplois des projets de développement économique qui les concernent, comme ce fut le cas avec la mine Raglan au Nunavik ou avec le projet pharaonique actuel de la mine de fer de Mary River, sur l’île de Baffin, au Nunavut. Le gouvernement canadien et celui du Nunavut mettent beaucoup d’efforts notamment pour améliorer l’éducation et la formation d’Inuits, pour les rendre aptes à occuper davantage d’emplois dans les mines, comme dans les administrations du Nord.

Les Inuits ont aussi démontré (notamment grâce à Sheila Watt-Cloutier, l’une des leurs) qu’ils avaient la capacité à faire entendre leur voix (même si c’est une petite voix) quand il s’agit de prendre des mesures pour lutter contre les changements climatiques, devant les Nations Unis ou par le biais du Conseil de l’Arctique.

JPEGVotre témoignage donne l’impression que vous avez rencontré beaucoup de gens heureux, assumant au quotidien les évolutions en cours vers la modernité. Mais cette zone est devenue un enjeu économique et géostratégique majeur. Est-ce que l’avenir des Inuits se décide sans eux ? Ont-ils les moyens de résister ?

Je suis raisonnablement optimiste quant à leur capacité à évoluer dans un monde en changement dont ils ne maîtrisent évidemment pas tous les tenants et aboutissants ! J’ai rencontré nombre d’Inuits au cours de mes voyages et les qualificatifs qui me viennent à l’esprit quand je pense à eux sont : déterminés, combatifs et… rieurs, car ils ont un humour très raffiné.

Bien sûr, il faut se garder de généraliser. Les Inuits ne sont pas plus heureux ou malheureux que d’autres. Et je ne voulais pas passer sous silence dans mon livre les graves problèmes sociaux que connaissent les communautés inuites : alcoolisme, drogue, violence, suicide…

Mais j’ai voulu l’aborder avec une note d’espoir : c’est un jeune rapper inuit qui m’en a donné l’occasion. Dans l’entrevue que j’ai faite avec Adam, il raconte sa descente aux enfers, ses tentatives de suicide, comment il s’en est sorti et comment il tente désormais d’aider les autres à sortir de l’engrenage du mal-être. Une leçon de maître !

Dernière modification : 30/03/2016

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